L’apiculture est un sport de combat

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Nicolas B.,apiculteur, se souvient de son parcours d’installation.

En rupture avec son métier précédent, en 2010 il décide de s’installer en apiculture.Se battant contre les contraintes administratives, les difficultés du métier et les aléas de la vie, il trouve des ressources dans la solidarité familiale, le réseau local, la formation technico-économique sans s’épargner une critique approfondie de son projet. Il est aujourd’hui apiculteur à Sillas, près de Bazas, marié, 42 ans, 3 enfants.

En 2010, qu’est-ce qui t’a amené à t’installer apiculteur à Sillas ?

Le vent 🙂

Je dirais un intérêt pour les abeilles et leur socialité, leurs productions… finalement une représentation du métier d’apiculteur qui me plaisait. Ça faisait longtemps que j’envisageais d’apprendre l’apiculture pour l’utiliser comme un outil dans mon métier d’éducateur spécialisé.

Ensuite des évènements m’ont fait prendre du recul par rapport à mon métier. Je me suis dit « et si je devenais apiculteur professionnel », très naïvement. J’ai fait la formation minimale pour m’installer avec 200 ruches et avec les aides JA en 2010.

J’étais en quête d’autonomie, de liberté, de libre-arbitre, et d’une qualité de vie aussi forcément (vivre à la campagne, en extérieur, en forêt).

On s’est installé en famille sur une ferme à 10 km d’ici qui a brûlé au bout d’un an (avec la maison d’habitation et la plupart des effets professionnels). On en a trouvé en urgence une autre. Puis on a trouvé ce lieu actuel à Sillas qui est adapté au développement de l’exploitation et à la vie de famille.

Comment perçois-tu votre intégration sur le territoire ?

On est dans un lieu avec une densité de population qui est très faible. Du coup, on a mis du temps pour créer un réseau qui est assez petit mais qui nous satisfait bien. On a rencontré des jeunes agriculteurs qui sont sur une dynamique semblable à la nôtre, d’activités agricoles en marche vers l’autonomie. C’est un secteur d’activités large, pas forcément qu’en apiculture. Il y a un projet d’entraide qui se confronte à différentes limites personnelles mais qui contribue à la solidarité entre les familles.

Pour les enfants, au niveau éducatif, sportif et culturel, il faut chercher et faire de la route. Petit à petit, ça se développe.

Sur la commune, les élus sont dans une dynamique d’ouverture et d’accueil. On commence à connaître aussi les anciens. C’est ça le plus compliqué quand ils voient arriver des jeunes issus de milieu et de culture très différentes, c’est pas forcément facile pour tous.

Il y a des gens dans le coin qui nous prêtent des emplacements et avec qui on a développé des liens riches, amicaux. A mon sens, c’est hyper important de créer des liens avec des anciens : ils ont une connaissance de la terre, de la vie qui est complémentaire.

Maintenant on est 2, mon associé Guillaume arrive avec ses différences, ses qualités, ça ouvre à d’autres dynamiques de rencontre. Ça élargit les points de vue et les possibilités.

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En 2010, quelles ont été les conditions de ton installation ?

Le projet initial était de construire une ferme apicole support à l’insertion sociale pour des jeunes de quartier. Personnellement, j’avais vraiment besoin de prendre du recul par rapport à des aspects institutionnels avec lesquels j’étais en conflit au niveau du secteur social. Mon projet d’installation était de l’ordre d’un choix positif, mais c’était aussi un non-choix, parce que j’avais besoin de m’échapper. C’était de l’ordre de la fuite, de la rupture.

En 2010, Stéphanie et moi avions déjà les 3 enfants (5-3-1 an à l’époque). J’avais 200 ruches. Je n’avais pas d’autre source de revenu (sauf chômage) et il y avait le salaire de mon épouse. J’étais au chômage depuis courant 2008, ce qui m’avait permis de faire la formation.

J’ai dû ajuster mon projet : l’installation JA est contraignante. Mon projet n’était pas très pensé : je voulais m’installer en apiculture mais je manquais de références. Ça m’a orienté vers une installation ½ SMI rapide (directement 200 ruches). J’ai dû investir beaucoup plus que j’aurais pu le faire pour aller rapidement vers l’indépendance et la rentabilité, au prix d’un investissement un peu lourd.

Quels ont été tes choix forts ?

J’ai fait le choix du bio directement, qui est un choix hyper exigeant au niveau technique en apiculture. Parce que j’ai des convictions écologiques qui vont dans ce sens. Et pour l’aspect non négligeable de valorisation commerciale.

Au niveau organisationnel, j’ai fait le « choix » du « fais ce que tu peux, comme tu peux », qu’on peut appeler la méthode du « YALLAH », et qui s’est avérée sur la durée impossible seul. Rapidement après l’installation, j’ai connu les aléas de l’incendie et par ailleurs de gros problèmes sanitaires sur le cheptel. Gérer ça tout seul m’a épuisé. Se réinstaller une 2e fois, gérer 3 ans où les abeilles crèvent, où tu travailles comme un fou pour pas grand-chose, c’est épuisant psychologiquement.

J’ai fait face à mes qualités et mes limites. Je ne me retrouvais plus dans le projet initial de liberté et de plaisir. Ça devenait quelque chose d’aliénant, de trop pénible. Comme dans tout évènement difficile, il y a toujours un pendant bénéfique, le fait d’être en difficulté m’a poussé à aller chercher de la ressource à l’extérieur et à recevoir. Après mon boulot d’éducateur, j’avais tendance à un repli sur moi, j’avais besoin de me retrouve un peu tout seul. C’est là que le réseau a été hyper positif, avec quelques apiculteurs, que Guillaume a été super présent, qu’il s’est pris au jeu. A un moment, c’est devenu presque évident de s’associer.

Il y a eu une forme de providence qui a fait que les choses ont convergé et quelque chose de bénéfique a émergé.

A ton installation, il y a eu un choix fort de t’intégrer dans des réseaux non ?

Je suis un être social, comme les abeilles. Dans mon ancien métier, j’ai toujours été dans des réseaux assez denses. Je me suis toujours reconnu comme limité et dépendant, avec une nécessité naturelle d’échange.

Au moment de l’installation, j’étais devant un inconnu énorme mais du coup devant un potentiel énorme aussi. Du coup, tu ne peux pas parler de satisfaction. L’état d’esprit, c’est la découverte. Moi je n’avais pas d’idée ferme sur mon projet. La réalité du projet, c’est qu’il se construisait au fur et à mesure du chemin. Ce n’est donc pas un échec de faire évoluer le projet parce qu’il est ouvert.

Et comment ça se passe aujourd’hui ?

Au niveau du travail, ça reste hyper intéressant, on reste passionnés, on est en amélioration constante au niveau technique. Au niveau économique, on ne dégage pas encore de revenu donc ce n’est pas satisfaisant. Là on a fait une belle année donc on va voir. CA d’environ 50 000€ et 0 prélèvement privé, on continue d’apporter. Au niveau des charges, on n’est pas très bon. On a plus de charges que de produits, on a donc encore besoin d’apporter. Je pense que ça va s’inverser cette année. On a un EBE mais il passe à rembourser les emprunts. Cette année, on va quasiment doubler la production donc on devrait doubler l’EBE. Le chiffre d’affaire n’avait pas décollé à cause des aléas touchant la production.

Au niveau familial et personnel la confrontation avec la réalité a été compliquée, la réalité de la vie à la campagne, d’une installation apicole avec tous les aléas qu’il y a eu, avec le fait qu’il y ait des ressources humaines moins disponibles. On ne savait pas du tout comment on allait réagir face à un travail aussi intense. Tout ça a bouleversé énormément d’équilibres au niveau familial. Parce qu’il y a eu un investissement physique et psychologique très fort. Je ne sais pas si je le referais. Dans l’idée, si c’était à refaire, on le referait car au niveau de la relation à la vie, on est un peu plus indépendants et plus libres que quand on était salariés, qu’on vivait en ville. On est moins dans la consommation, moins dépendants. C’est vachement bien au niveau philosophique même si on est encore en cheminement et très aliénés à plein de choses. Mais c’est super satisfaisant.

On aurait pu exploser en vol. Il y a eu une espèce de chance ou de bienveillance de la vie qui a fait qu’on a trouvé des ressources internes et externes pour s’adapter à tout ça. Si on avait su tout ce que ça nous coûterait au niveau humain au début, on n’y serait pas allés.

Je suis en cheminement vers une capacité d’autoproduction vivrière, vers le fait d’avoir le choix de la production de notre alimentation, sur l’éducation des enfants, sur toutes les valeurs qu’on veut vivre sur un endroit qui nous appartient.

Comment vois tu l’avenir ?

Il y a encore beaucoup de travail à faire: pérenniser et stabiliser la rentabilité de l’exploitation, ce qui passe par une amélioration technique. Mais on ne perd pas de vue que cette exploitation est un outil de notre vie familiale et d’un projet plus large qui est l’insertion sociale. Donc cet outil, on veut l’ouvrir à des familles et à des jeunes qui pourraient profiter de ce dont on a profité nous aussi. L’idée, ce serait de faire un lieu d’accueil. La grange en face, on voudrait l’aménager pour en faire un lieu d’accueil. Il y aurait une ouverture à d’autres sur cette qualité de vie dont on profite et qu’on construit.

Quelle a été la place et le rôle de l’accompagnement dans ton parcours ?

Nos familles et certains amis nous ont beaucoup aidés et soutenus.

Sur des questions techniques en apiculture : j’ai trouvé des éléments pour comprendre et essayer de construire mes propres solutions mais j’ai pas trouvé de solutions toutes faites. Au niveau technique, sur la question de l’effondrement de certaines colonies, il n’y a pas de solution, tu peux anticiper, mais quand ça arrive, voilà. Tu dois anticiper.

Il y a eu plein de formations techniques au niveau de l’élevage, sur la multiplication du cheptel et la sélection (ADAAQ  (Association des apiculteurs d’aquitaine) et ANERCEA (Association Nationale des Eleveurs de Reines et des Centres d’Elevage Apicoles))

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La formation de l’AFOCG « Vivre une situation d’incertitude en apiculture »  nous a donné une clé sur le fait d’anticiper une saison. Formaliser une planification d’une saison sur papier permet de détailler plein de choses qu’on ne fait pas forcément sans cela. Poser tous ces détails fait ressortir des nécessités qu’on n’a pas forcément appréhendées avant, ça influe notre prise de décision au niveau technique et économique. Je crois qu’on était mûr pour ça (on avait vécu 3 saisons difficiles). Si tu ne t’es pas confronté avant à des problèmes technico-économiques, c’est sans doute différent. Maintenant, c’est acquis. C’est bien de le faire avec l’AFOCG car c’est une dynamique qu’on ne va pas forcément faire tout seul. Formaliser, ce n’est pas forcément plaisant ou naturel à faire.

L’articulation entre le technique et l’économique qui a été vraiment utile pour nous. La rencontre harmonieuse  entre l’ADAAQ et l’AFOCG a été bénéfique. L’ADAAQ nous apporte des réponses au niveau technique, sur le fait de conduire un cheptel apicole en terme sanitaire et de sélection.

L’AFOCG nous apporte des outils sur tout ce qui est compta/gestion/commercialisation (j’ai suivi une formation « site internet ») mais plus largement ça t’aide à prendre du recul sur tous les aspects décisionnels de l’ordre de l’humain. A l’AFOCG, j’ai toujours trouvé l’espace et la ressource pour m’aider à mettre de l’ordre dans mes réflexions. Ce n’est pas simple dans un environnement où tu es tout seul.

Clairement, ça change la façon d’appréhender le projet. Tu gamberges sur tes contraintes techniques, économiques, t’es chez toi, seul ; le fait de venir à l’AFOCG, tu t’assieds, tu prends du recul avec les réalités de production, les inquiétudes, et on te propose des outils où on va traiter chaque problématique de façon constructive et successive. Je le dis maintenant parce que ça fait 5 ans que je viens à l’AFOCG et que je reviens avec du concret.

Quel intérêt de travailler en formation avec un groupe compta/gestion multi-productions (maraichage, équestre, apiculture…) ?

C’est important parce que ça fait partie du réseau. Ce petit groupe est une petite cellule qui se construit, une ressource supplémentaire, un réseau avec d’autres sources, d’autres problématiques. Ca apporte de la diversité dans les points de vue, les manières de réfléchir et d’appréhender une installation agricole. C’est vrai que ça coûte à chaque fois de prendre une journée, de faire de la route, ça en rajoute mais ça participe aussi à la nécessité de sortir de notre réalité, de notre exploitation et ça permet de faire un pas de côté qui est essentiel. L’AFOCG apporte un cadre de réflexion.

Peux tu citer quelques éléments qui ont été centraux dans ton parcours ?

3 éléments positifs :

  • Le choix de s’installer, de passer à l’acte, même irraisonné, avec Stéphanie, mon épouse.
  • Le développement du réseau : quand tu es très centré sur ton chemin, sur toi-même, par rapport à ce que tu as envie de construire sur ta vie, ça t’empêche d’être dans une vraie rencontre, dans un vrai enrichissement. C’est un vrai point positif.
  • L’association avec Guillaume.

3 éléments négatifs :

  • L’incendie. C’est une blessure, mais ça m’a remis à une place plus juste. On investit toujours des choix de vie, en terme d’idéal de soi, ce qui n’est pas forcément très articulé avec ce dont on a fondamentalement besoin pour être heureux, on peut être dans des impasses. La façon dont j’investissais mon projet était un peu illusoire, c’était pas durable. Le fait de me confronter à de telles difficultés m’a ramené un peu plus d’humilité, d’ouverture. 5 ans après, je peux dire que l’incendie et les problèmes sanitaires, ça a fait que j’arrête de me la raconter.
  • L’absence de rentabilité.
  • La pénibilité du travail (c’est très subjectif).

Tes conseils à un-e futur installé-e ?

  • Y aller progressivement, prendre son temps pour bien réfléchir le projet sans le fermer pour le construire petit à petit, trouver des pistes de revenu ailleurs au début.
  • S’appuyer sur un réseau, je conseillerai les mêmes organisations que celles sur lesquelles je m’appuie.
  • Prendre du recul sur la manière d’investir son projet même si c’est normal d’être à 200% au départ.

Conseils compliqués à concilier dans le cadre des installations aidées. C’est pour ça que les structures comme l’AFOCG sont super importantes pour concilier les 2. Il y a un montage technico-économique à faire : comment respecter les exigences très fermées des aides à l’installation et garder une réalité d’installation ouverte et progressive ?

Merci !

  1. Manolo Delouche

    Bonjour.j aurai aimer en apprendre sur l apiculture qui me semble trés interessante.de passage sur bazas et en perpetuel envie d apprendre.j espere que vous me contacterai pour m apprendre ce metier.cordialement

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